Turquie : Pourquoi le maire d’Istanbul et principal opposant d’Erdogan a-t-il été arrêté ?

Istanbul

Article paru sur le site Valeurs Actuelles le 19 mars 2025, interview de Gérard Vespierre par Pauline Darrieus

DÉCRYPTAGE. Le maire d’Istanbul a été interpellé ce mercredi 19 mars à son domicile. Accusé d’ être à la tête d’un réseau criminel, il est surtout le leader de l’opposition à Erdogan. Une arrestation qui laisse présager un nouveau tour de vis du pouvoir en place.

Le maire d’Istanbul, Ekrem Imamoglu, principal opposant au président Erdogan, a été interpellé ce mercredi 19 mars, puis placé en garde-à-vue, a annoncé son bureau à l’AFP . « Des centaines de policiers sont arrivés à ma porte. Je m’en remets à ma nation. La police fait irruption chez moi et frappe à ma porte », a annoncé le maire âgé de 53 ans sur X. Plus d’une centaine de ses collaborateurs, des élus et membres de son parti ont également été arrêtés.

Selon les médias locaux, qui citent un communiqué du procureur d’Istanbul, Ekrem Imamoglu est accusé d’être « à la tête d’une organisation criminelle à but lucratif », ainsi que « d’aide au PKK », le Parti des travailleurs du Kurdistan, considéré comme terroriste par le gouvernement. Le Parti républicain du peuple(CHP), de tendance social-démocrate, auquel appartient Ekrem Imamoglu, a quant à lui dénoncé, à travers la voix de son président Özgur Özel, « un coup de force pour entraver la volonté du peuple, contre le prochain président de la Turquie ».

La France, par l’intermédiaire du porte-parole du ministère français des Affaires étrangères, a exprimé sa «profonde préoccupation » après cette arrestation du principal opposant politique au président turc Recep Tayyip Erdogan, soulignant que cela pourrait avoir « des conséquences lourdes sur la démocratie turque ».

Le leader de l’opposition

« Imamoglu était le leader incontesté de l’opposition à Erdogan», analyse Gérard Vespierre, chercheur en géopolitique et fondateur du Monde Décrypté . Maire de la capitale turque depuis 2019, il était pressenti par son parti pour être candidat aux élections présidentielles de 2028 et devait être officiellement désigné dimanche au cours des primaires au sein du CHP . Musulman pratiquant, membre d’un parti laïc et populaire, il avait la capacité à rassembler largement, au-delà des clivages partisans. Récemment, il avait multiplié les piques à l’encontre du président en exercice : « Tu ne nous apprendras jamais la défaite. Je t’ai battu quatre fois. Tu vas goûter ta cinquième défaite et rentrer chez toi. » Ou encore : « J’ai une mauvaise nouvelle pour toi. Je serai ton pire cauchemar. Je n’ai pas peur. Je n’oublierai rien. ».

Tel un signe avant-coureur, l’université d’Istanbul a annulé le diplôme du maire de la capitale, le 18 mars, compliquant d’autant plus sa candidature éventuelle. En effet, la Constitution turque exige un diplôme de l’enseignement supérieur pour pouvoir prétendre aux fonctions de chef de l’État. L’édile avait dénoncé une décision «illégale » et annoncé son intention de la contester en justice.

Tous les rassemblements et manifestations ont été interdits jusqu’à dimanche par le gouverneur d’Istanbul. L’emblématique place Taksim, au centre de la ville, lieu traditionnel des manifestations, a également été fermée. Mais ces mesures n’ont pas empêché les partisans de l’édile de se rassembler autour de la mairie, cernée de barrière, comme le montrent des photos de l’AFP . Depuis l’arrestation de l’édile, l’accès à Instagram, Youtube, X, ou encore TikTok, a été restreint depuis la Turquie.

Vers des élections anticipées ?

Autant de manœuvres qui pourraient laisser présager « des élections présidentielles anticipées », selon le géopolitologue. Et de confier : « Je trouve le président turc de plus en plus fatigué, courbé, amaigri. » Or un autre élément déterminant rentre en ligne de compte concernant le président Erdogan et sa capacité, ou non, à se maintenir au pouvoir : le PKK.

« Les relations entre le pouvoir et le PKK ont beaucoup évolué ses dernières années, jusqu’à aboutir à une certaine reconnaissance mutuelle et donc à l’arrêt des opérations armées violentes de la part du PKK », explique Gérard Vespierre. Faut-il y voir une manœuvre du président pour s’assurer les votes des Kurdes aux prochaines élections ? « C’est un pari risqué, parce qu’après une dizaine d’années de persécutions, il n’est pas dit que les Kurdes soient prêts à voter pour Erdogan ou son successeur », tempère le spécialiste du Moyen-Orient.

Une inimitié de longue date

Erdogan n’en est plus à son coup d’essai. Ekrem Imamoglu est visé par cinq autres procédures judiciaires, dont deux ont été ouvertes en janvier 2025. Il n’avait pas eu peur, alors, de dénoncer le « harcèlement » de la justice à son encontre. « Il avait déjà été empêché de se présenter lors des élections présidentielles de 2023 [ en raison d’une condamnation en suspens pour « insulte » à des responsables du comité électoral turc, Ndlr]. Et c’est lui qui a privé Erdogan de la majorité absolue au Parlement turc lors des dernières législatives de la même année », souligne Gérard Vespierre.

Dès le début de son mandat de maire en 2019, il dénonce les entraves administratives du gouvernement d’Erdogan à l’encontre de ses politiques municipales. Les banques publiques refusent de financer les projets d’infrastructures « à caractère urgent » de la municipalité, même à court terme, obligeant le maire à se tourner vers des banques étrangères. Toute opération financière émanant de la mairie, comme le paiement des salaires des employés municipaux ou encore les projets d’extension du métro, lui est refusée. Et Gérard Vespierre de conclure : « Istanbul est la plus grande ville du pays, avec 18 millions d’habitants et possède un rayonnement international. La position de maire d’Istanbul peut être un tremplin. Et Erdogan le sait très bien puisqu’il a lui-même occupé cette fonction »